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Unsaflok : 3 millions de serrures d’hôtel ouvertes en deux impulsions

La technique Unsaflok ouvrait toute serrure Dormakaba Saflok avec deux cartes forgées. Une backdoor matérielle frappe aussi des cartes MIFARE Classic d’hôtels.

Rédaction HotelSec27 octobre 20265 min de lecture

L’été 2024 a porté deux coups successifs à la sécurité des clés de chambre. Le projet Unsaflok, révélé en mars puis présenté en août au DEF CON 32, a démontré une technique capable d’ouvrir n’importe quelle porte d’un établissement équipé de serrures Dormakaba Saflok, un parc annoncé à 3 millions de portes, 13 000 établissements et 131 pays. Quelques semaines plus tard, le laboratoire français Quarkslab a documenté des backdoors matérielles dans des cartes sans contact de la famille MIFARE Classic, la technologie radiofréquence (RFID, radio frequency identification) sur laquelle reposent beaucoup de ces serrures. Pour le voyageur, la sécurité physique de sa chambre reposait sur un objet qu’un inconnu pouvait reproduire. Pour l’exploitant, le rattrapage se chiffre en années.

Unsaflok, les faits

La technique est le travail de Lennert Wouters, chercheur en sécurité matérielle au groupe COSIC de l’université KU Leuven, et d’Ian Carroll, chercheur indépendant et fondateur du site Seats.aero, épaulés par une équipe plus large. Leur recherche a commencé en août 2022 dans le cadre d’un événement de bug bounty organisé par des hôtels et casinos de Las Vegas en marge du DEF CON 30. Ils ont signalé les failles à Dormakaba en septembre 2022, remis les détails techniques complets en novembre 2022, et tenu au moins treize réunions avec l’éditeur jusqu’à la divulgation coordonnée de mars 2024. Les premiers hôtels ont été corrigés à partir de novembre 2023. À la date de divulgation, environ 36 % des serrures concernées étaient à jour ou remplacées, un chiffre que les chercheurs confirmaient toujours en août 2024, alors que les modèles les plus courants, Saflok MT et RT Plus, équipent une grande partie des parcs.

Le mécanisme, expliqué côté défense

Le principe, tel que les chercheurs et Wired le décrivent publiquement, tient en quelques phrases et s’apprécie en termes de défense. Une attaque ne passe par aucun système d’information de l’hôtel : elle commence par la lecture d’une seule carte de la propriété visée, y compris une carte expirée jetée dans une boîte de départ express. Avec un lecteur-écriteur RFID d’environ 300 dollars, l’attaquant fabrique une paire de cartes forgées ; la première modifie une zone de données de la serrure, la seconde l’ouvre, et cela fonctionne sur toutes les portes de l’établissement. « Deux impulsions rapides et nous ouvrons la porte », résume Lennert Wouters.

Trois propriétés font l’ampleur du risque pour un hôtel. D’abord, la vulnérabilité combine les faiblesses connues du protocole MIFARE Classic et une fonction de dérivation de clés propre à Dormakaba ; les chercheurs estiment, slides du DEF CON 32 à l’appui, que le système était vulnérable depuis 1988, les cartes à bande magnétique reprenant le même format de données. Ensuite, ces serrures fonctionnent hors ligne, sans journal consultable en temps réel à la réception : une porte ouverte par carte forgée n’alerte rien ni personne. Enfin, le pêne dormant contrôlé par la serrure à carte n’offre pas de protection supplémentaire ; les chercheurs le disent explicitement, il peut être rétracté par une carte malveillante, et seul un dispositif mécanique indépendant, comme un verrou à chaîne, dissuade encore une entrée. Dormakaba, interrogé par Wired, indique ne pas connaître d’utilisation de la technique en conditions réelles. C’est une déclaration du fabricant, invérifiable de l’extérieur, et les chercheurs répondent que l’absence de trace ne prouve pas l’absence d’usage : « il est peu probable que nous soyons les premiers à avoir trouvé cela. »

La backdoor des cartes MIFARE

En août 2024, Philippe Teuwen, chercheur chez Quarkslab, publie avec l’article scientifique IACR ePrint 2024/1275 une découverte de nature différente, plus brutale encore. En soumettant à des tests automatiques la puce FM11RF08S du fabricant shanghaïen Shanghai Fudan Microelectronics, une variante « compatible MIFARE Classic » sortie en 2020 et présentée comme résistante aux attaques connues, il découvre une backdoor matérielle permettant de s’authentifier avec une clé inconnue. Pire : la clé secrète de cette backdoor est commune à toutes les cartes FM11RF08S existantes. Une clé en main, quelques minutes de proximité avec une carte suffisent pour en compromettre toutes les clés internes, même correctement diversifiées, donc la cloner. Une backdoor analogue, protégée par une autre clé elle aussi commune, a été retrouvée dans la génération précédente FM11RF08, sur des cartes datant d’au moins novembre 2007, et jusque dans d’anciennes puces NXP et Infineon. Quarkslab a retrouvé ces cartes dans de nombreux hôtels aux États-Unis, en Europe et en Inde, souvent à l’insu des établissements, l’origine réelle de la puce n’apparaissant pas sur le badge. Le chercheur ajoute qu’un acteur positionné dans la chaîne d’approvisionnement pourrait mener ces attaques instantanément et à grande échelle, et le protocole MIFARE Classic reste, selon ses mots, « intrinsèquement cassé » quelle que soit la carte.

Corriger, détecter, cohabiter

La remise à niveau d’un parc Saflok est un chantier lourd : toutes les serrures reçoivent une mise à jour logicielle ou sont remplacées, toutes les cartes clients sont réémises, les logiciels de réception et les encodeurs sont changés, et les intégrations tierces, ascenseurs, parkings, systèmes de paiement, demandent parfois des travaux supplémentaires. Pour un client qui veut savoir, le site du projet donne un repère simple : si la carte remise est une MIFARE Ultralight C et non une MIFARE Classic, l’établissement est probablement passé par la mise à jour, distinction vérifiable avec l’application gratuite NFC Taginfo de NXP. Visuellement, rien ne distingue une serrure corrigée d’une serrure vulnérable.

À deux ans de la divulgation, le parc corrigé reste une minorité, et les recherches de Quarkslab rappellent que la question dépasse un fabricant : les cartes d’accès sans contact héritées sont un actif à inventaire, origine des puces comprise. En attendant, les conseils des chercheurs restent valables pour les voyageurs dans un hôtel non corrigé : verrouiller la chaîne, se méfier du seul pêne dormant, et ne rien laisser de précieux en chambre.

Sources

  1. 1.Wired, Hackers Found a Way to Open Any of 3 Million Hotel Keycard Locks in Seconds
  2. 2.Unsaflok, site du projet
  3. 3.The Hacker News, Hardware Backdoor Discovered in RFID Cards Used in Hotels
  4. 4.Quarkslab, MIFARE Classic: static encrypted nonce and backdoors
  5. 5.DEF CON 32, Unsaflok: Hacking millions of hotel locks
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